BIOGRAPHIE DE JACKY MICAELLI
- L'Arcu di Sperenza
- 19 juil. 2018
- 18 min de lecture
Dernière mise à jour : 11 févr.
Jacky Micaelli – Une voix, une terre, une transmission
Jacky Micaelli (née Graziani) est une chanteuse corse emblématique, connue pour sa voix puissante et les émotions qu’elle suscite. Pionnière des voix féminines dans la polyphonie insulaire, elle a consacré sa vie au chant, contribuant au patrimoine musical de la Corse. Au fil d’une carrière riche et humble, elle a su porter la tradition du chant corse sur les plus grandes scènes tout en formant la génération suivante, assurant ainsi la transmission d’un héritage culturel précieux.
Naissance et racines musicales
Jacky Micaelli voit le jour à Bastia, dans le quartier Saint-Joseph, le 28 décembre 1954 (elle sera déclarée à l’état civil le 5 janvier 1955). Elle grandit dans une Corse où le chant occupe une place centrale dans la vie quotidienne, des veillées aux cérémonies religieuses. Dès son enfance, la musique est pour elle une seconde nature : elle aimait à dire qu’elle avait « chanté avant de parler », comme si le chant était sa première langue.
« J'ai chanté avant de parler. Je n'ai pas choisi, c'est ainsi !» racontait elle.

Avant même de songer à la scène, la jeune Jacky mène une vie simple au contact de la terre. Épouse et mère de deux enfants, agricultrice, elle travaille dans la région de Borgo tout en chantant en labourant ses champs, laissant sa voix se déployer naturellement, sans artifice ni projet de carrière. Elle a commencé par cultiver les champs avant de se cultiver par le chant. Cet ancrage et cette relation spontanée au chant resteront le fondement de son art : chanter n’est pas pour elle une performance, mais un mode d’expression vital et authentique.
Débuts et premiers succès (années 1980)
Dans les années 1970 et 1980, la Corse vit un vaste mouvement de renaissance culturelle, le Riacquistu, qui encourage la réappropriation de la langue et des traditions insulaires. C’est dans ce contexte que Jacky Micaelli s’oriente vers le chant traditionnel corse et plus particulièrement la polyphonie sacrée. Elle se forme de manière informelle en observant et écoutant les anciens lors de veillées chez le chanteur Vincent Orsini, où elle rencontre notamment le poète et compositeur Bartolomeu Dolovici.
À une époque où la polyphonie est encore majoritairement portée par des voix masculines, les espaces de formation structurée restent peu nombreux pour les femmes. Jacky Micaelli trouve néanmoins sa place au sein de la nouvelle école de chant traditionnel fondée à Bastia par Jean-Paul Poletti, l’une des figures majeures du Riacquistu et co-créateur de Canta U Populu Corsu. Sous son égide, elle affine sa technique tout en conservant la profondeur instinctive de sa voix.

Très vite, la richesse et l’ampleur de son timbre, porté par une grande profondeur expressive, se font remarquer. En 1986, Jacky Micaelli remporte le concours de chant de Radio France (RCFM), une distinction qui lance véritablement sa carrière. Ce premier succès lui permet d’enregistrer son premier 45 tours, L’Arcu di Sperenza (accompagné du titre A Cumpienta di u pastore ). Ce disque, humble dans sa production, révèle déjà une voix habitée et authentique, dénuée d’artifice, qui touche le cœur du public insulaire.
Soutenue par des personnalités du monde musical corse comme Michel Codaccioni, Antoine Maestracci, Jacques Gregori ou Daniel Pariggi, Jacky commence à se produire sur scène.
Ces reconnaissances successives confirment l’émergence d’une artiste pas comme les autres. Sa voix profonde et puissante, capable d’une intensité spirituelle rare, se prête aussi bien aux chants profanes qu’à la liturgie.
Pionnière des voix féminines corses
À la fin des années 1980, Jacky Micaelli participe à une aventure fondatrice pour les femmes dans le chant polyphonique corse.
En 1989, le musicien Mighele Raffaelli réunit plusieurs voix féminines – dont Jacky – pour interpréter l’œuvre A Hélène du compositeur contemporain Iannis Xenakis. Ce projet ambitieux, présenté sur des scènes prestigieuses, marque l’émergence d’une présence féminine affirmée au cœur du chant polyphonique.
Forte de cette expérience, ces chanteuses fondent le groupe Donnisulana, premier ensemble féminin de polyphonies corses. Dès ses débuts, le groupe se produit hors de l’île, affirmant une voix nouvelle et assumée, notamment lors d’un concert remarqué à Cáceres, au Pays basque, l’une de ses premières reconnaissances à l’extérieur de la Corse.
En 1992, Donnisulana enregistre l’album Per Agata (extrait : S'é tu passi), en hommage à la chanteuse Agathe Luciani, et entame une série de concerts qui les mène à travers l’Europe, les États-Unis et jusqu’au Japon. À Londres, lors d’un festival, Donnisulana rencontre Peter Gabriel. À Paris, le groupe se produit dans plusieurs salles emblématiques — le Café de la Danse, le Petit Journal, l’Européen, le Théâtre de la Ville et l’Opéra Bastille — avant de se produire à l'Olympia le 30 avril 1993, une première pour des voix féminines corses. Cet événement marque un jalon important dans l’histoire de la polyphonie corse.
Bien que de courte durée, l’aventure Donnisulana n’en est pas moins fondatrice. Elle ouvre un espace nouveau où les femmes ne sont plus cantonnées au rôle d’auditrices ou d’interprètes occasionnelles, mais s’affirment comme actrices à part entière de la tradition polyphonique. À travers Donnisulana, Jacky Micaelli et ses consœurs inscrivent durablement une voix féminine légitime au cœur d’un héritage longtemps porté presque exclusivement par des voix masculines.


Ouverture et collaborations dans les années 1990
Jacky Micaelli a porté sa voix là où le chant l’appelait, du sacré aux musiques du monde, avec une ouverture constante.
En 1988, Jacky Micaelli est sélectionnée parmi les Découvertes du Printemps de Bourges pour représenter la Corse et reçoit le Prix des auditeurs de Radio France au Trophée Radio France de la Jeune Chanson Française à Périgueux.
Dans les années 1980 et 1990, Pigna occupe une place centrale dans le parcours artistique de Jacky Micaelli. Au sein de la Casa Musicale, haut lieu du renouveau culturel corse, elle participe régulièrement aux soirées de paghjelle et aux stages de chant. Elle s’inscrit ainsi pleinement dans la tradition du chant polyphonique, y apportant une voix féminine encore rare à l’époque. Ces veillées deviennent pour elle des espaces essentiels de partage, de transmission et de rencontres fondatrices.
C’est également à Pigna que Jacky Micaelli prend part à des projets artistiques majeurs, parmi lesquels l’oratorio baroque Gesù al Sepolcro du compositeur Antonio Perti. Sa voix résonne alors bien au-delà de la Corse, dans des lieux prestigieux tels que La Fenice de Venise (1988), la basilique Notre-Dame de Lourdes (1989), la Scala de Milan (1990), le Festival de La Chaise-Dieu (1992), ainsi qu’à Bologne et Amsterdam. Partout, le public découvre une interprète à l’émotion profonde, dont le chant semble intimement relié à l’âme de son île.
Sa collaboration avec le groupe A Cumpagnia (Extrait A Violetta) marque durablement cette période. Ensemble, ils enregistrent notamment l’album Tempi di Sumente à Pigna en 1994 et se produisent sur de nombreuses scènes, contribuant activement à la diffusion et au rayonnement du répertoire traditionnel corse au-delà de l’île.
Parallèlement, la voix de Jacky Micaelli résonne naturellement au festival Festivoce, rendez-vous majeur consacré à la voix, où elle explore le chant sacré tout autant que des formes plus ouvertes, entre fidélité à la tradition et élans créatifs.
Au début de son parcours, Pigna occupe ainsi une place déterminante dans son chemin artistique. À la Casa Musicale, lieu emblématique du renouveau culturel corse, elle participe aux soirées de paghjelle et aux stages de chant. Ces espaces de rencontres, de partage et de transmission l’ancrent profondément dans la tradition du chant polyphonique et accompagnent l’émergence d’une voix féminine encore rare à cette époque, nourrissant durablement son engagement artistique.

En 1989, alors que se poursuit l’aventure Donnisulana, Jacky Micaelli enregistre Eccu a vita , son second 45 tours. La même année, elle monte sur la scène du théâtre de Bastia dans A Pruvatoghja, première comédie musicale corse de Mighele Raffaelli.

Au cours des années 1990, elle multiplie les projets éclectiques, accueillant les collaborations et les dialogues artistiques avec une grande ouverture d’esprit.
En 1991, Jacky Micaelli crée et présente Matria, une création musicale et vocale corse consacrée à la condition féminine, au Festival du Film et des Cultures méditerranéennes de Bastia. À travers cette œuvre, elle explore la figure de la femme comme matrice, mémoire et pilier invisible de la société corse.
La voix y devient porteuse d’une parole longtemps retenue, mêlant chant, émotion et profondeur symbolique. Matria se distingue alors comme une création singulière, où l’engagement artistique rejoint l’engagement humain, et où Jacky Micaelli fait entendre, avec force et sensibilité, la légitimité des voix féminines dans l’expression culturelle corse.
Sa voix s’inscrit également dans de grands rassemblements populaires. En 1992, à Ajaccio, lors du cinquième centenaire de la ville, Jacky Micaelli interprète le chant sacré A Madunnuccia dans les rues de la cité, aux côtés du groupe de polyphonies A Cumpagnia et de près de quatre cents confrères.
De 1990 à 1992, Jacky Micaelli participe à une tournée nationale avec la compagnie de danse Balmuz dans le spectacle A Mossa, un récital de chants et de danses conçu par Jacques Patarozzi. Ce spectacle pluridisciplinaire, mêlant expression chorégraphique et tradition vocale, met en dialogue le corps et la voix, le mouvement et la mémoire. La présence de Jacky Micaelli y apporte une dimension vocale et émotionnelle forte, sa voix accompagnant et prolongeant le geste dans une même énergie expressive. Cette tournée à travers la France contribue à faire connaître le chant corse au-delà de l’île, dans une forme scénique renouvelée, accessible à un large public et fidèle à l’esprit de transmission qui anime l’artiste.
En 1995, Jacky Micaelli est l’invitée d’honneur de l’émission La Nave Va, diffusée sur France 3 Corse. Aux côtés de Jean-Jacques Torre et de Michèle Don-Ignazi, elle y partage son parcours, sa vision du chant et son attachement profond à la culture corse. Cette émission, consacrée aux figures marquantes de la création insulaire, offre au grand public un temps d’échange privilégié avec l’artiste, mettant en lumière à la fois la force de sa voix, la richesse de son engagement et la singularité de son chemin. Cette invitation témoigne de la reconnaissance institutionnelle et médiatique dont elle bénéficie alors, en tant que grande voix du chant corse et passeuse de patrimoine.
En 1996, Jacky Micaelli chante et joue dans A Pesta , adaptation corse de La Peste de Albert Camus, mise en scène et adaptée par Jean-Pierre Lanfranchi. Dans cette œuvre exigeante, elle met sa voix et sa présence scénique au service d’un texte universel, revisité à travers la langue et la sensibilité corses.
La même année, elle assure les premières parties du chanteur Jacques Higelin notamment sur la scène du Grand Rex et du Cirque d’Hiver à Paris. Séduit par sa voix, Higelin l’invite quelques années plus tard à partager la chanson Adolescent sur son album Aux héros de la voltige (1994). Sa voix grave et tellurique apporte une profondeur inattendue, un dialogue entre la tradition corse et l’énergie rock poétique d’Higelin.

Corsica Sacra, la consécration
L’année 1996 marque un tournant majeur dans la carrière de Jacky Micaelli avec la parution de son premier album en son nom propre : Corsica Sacra – Chants sacrés corses. Enregistré avec la participation de Marie-Ange Geronimi et Jean-Etienne Langianni, cet album consacre Jacky comme l’une des grandes voix de la musique insulaire.
Corsica Sacra est bien plus qu’un recueil de chants traditionnels : c’est une véritable œuvre spirituelle, une immersion dans la mémoire chantée de la Corse. La critique spécialisée salue la qualité exceptionnelle de cet enregistrement, décrivant la voix de Jacky comme « habitée », « incarnée », d’une intensité quasi liturgique.
L’album reçoit plusieurs distinctions prestigieuses, qui dépassent le cercle de la musique corse et la propulsent sur la scène internationale des musiques du monde. Parmi les récompenses figurent notamment :
le Grand Prix du Disque de l’Académie Charles Cros,
le “Choc” du Monde de la Musique,
le Diapason d’Or.
Grâce à Corsica Sacra, Jacky Micaelli acquiert une reconnaissance qui la place aux côtés des plus grandes interprètes de chants traditionnels et sacrés.
Dans cet album, Lamentu à Ghjesù et Dio vi salvi Regina trouvent une interprétation d’une grande intensité spirituelle, marquée par une ferveur et une maîtrise unanimement reconnues.

Années 2000 : nouveaux horizons musicaux
En 1999, elle prend part aux célébrations du 26ᵉ centenaire de la fondation de Marseille, représentant la Corse lors de cet événement majeur et contribuant au rayonnement du chant corse dans l’espace méditerranéen.
En 2000, Jacky Micaelli se rend au Japon, où son parcours artistique prend une dimension nouvelle. Invitée au festival de Sado, elle y rencontre le célèbre guitariste de jazz Kazumi Watanabé, ainsi qu’un groupe de chants traditionnels d’Okinawa. Ces échanges, nourris par la rencontre entre des traditions vocales ancestrales et des univers musicaux contemporains, donnent lieu à un dialogue artistique particulièrement fécond. Séduit par la puissance et la singularité de sa voix, Kazumi Watanabé l’invite à le rejoindre pour une tournée à travers le Japon. Cette première expérience nippone marque profondément l’artiste et conduit à un second séjour la même année, confirmant l’intérêt du public japonais pour le chant corse et soulignant la portée universelle de la voix de Jacky Micaelli, capable de créer des passerelles entre les cultures et les continents.

Cette même année, Jacky Micaelli prend part à un projet collectif profondément chargé de mémoire : l’album Les Chants de la Liberté, initié par Antoine Ciosi. Elle y interprète Quellu affissu zifratu, adaptation en langue corse réalisée par Jacques Fusina du poème L’Affiche Rouge de Louis Aragon, mis en musique par Léo Ferré. Ce chant rend hommage aux résistants fusillés en 1944 et porte une mémoire douloureuse et universelle. Par son interprétation, Jacky Micaelli confère à ce texte une gravité et une intensité singulières : sa voix, à la fois sobre et habitée, fait résonner la douleur, la dignité et la fidélité aux valeurs de liberté et de résistance.
En 2000, Jacky Micaelli participe comme soliste à la Cantata Corsica (Extrait E cullane di fume), une création majeure de Jean-Paul Poletti associant voix polyphoniques corses et orchestre, aux côtés d’autres grandes voix de l’île. Sur scène, elle incarne avec force et sensibilité la mémoire et la ferveur du chant corse, inscrites dans une écriture orchestrale exigeante. Présentée notamment à Londres, cette création suscite une émotion profonde, portée par la puissance collective des chœurs et par la présence scénique de ces grandes voix réunies. Cantata Corsica contribue au rayonnement de la musique corse à l’international et accompagne la reconnaissance du travail de Jean-Paul Poletti, nommé par la suite membre d’honneur du Royal College of Music.

En 2001, Jacky Micaelli poursuit son chemin de rencontres artistiques lors d’une tournée au Pays basque avec le groupe E Voce é di E Pelle. Portée par la voix et le rythme, elle y tisse un dialogue sensible entre la polyphonie corse et d’autres traditions vocales.
Parallèlement à ses projets personnels, Jacky Micaelli s’engage dans des tournées internationales avec le groupe Tavagna, ensemble polyphonique de premier plan. Dans le prolongement de cette collaboration, elle est également invitée par Tavagna à chanter au sein de l’ensemble Organum, dirigé par Marcel Pérès. Cette dynamique se manifeste notamment lors de moments marquants de la scène corse, comme la rétrospective des rencontres de polyphonies de 1994 à Calvi, où Jacky Micaelli et Tavagna interprètent U Lamentu di Ghjesu, ainsi que lors du concert donné par Jacky Micaelli et le groupe Tavagna en 2001 à Avignon, participant à la diffusion du répertoire polyphonique corse au-delà de l’île.
Sur les scènes étrangères, sa voix trouve un écho immédiat, y compris auprès de publics peu familiers de la langue corse. Portés par son timbre ample et habité, les chants polyphoniques suscitent une émotion directe, au-delà des barrières linguistiques. Ces concerts deviennent des temps de découverte et de partage, où le public accueille la force spirituelle et humaine du chant corse.
Jacky Micaelli continue d’enrichir sa discographie avec des projets personnels de grande qualité.
En 2001, sortie de son second CD Amor'esca , dans lequel elle offre un voyage dans le bassin méditerranéen, rythmé de Blues, de Saudade, sans se départir de son âme corse. Ce voyage la conduit tout naturellement à intégrer le groupe Rassegna, pour y partager les sonorités du flamenco et de la polyphonie corse.
En 2003, Jacky Micaelli enregistre Fiamma, un recueil de chants sacrés corses né d’une profonde amitié et d’une étroite complicité artistique avec Jean-Étienne et Marie Langianni. Porté par la production de Simone Vivarelli, ce projet prend forme dans le cadre intimiste et recueilli du couvent de Corbara, lieu dont le silence et la résonance accompagnent pleinement la profondeur des chants.
En 2005, Jacky Micaelli engage un travail de mémoire musicale avec Ti Ricordi. Conçu comme un projet d’envergure, initialement pensé comme un double album, cet enregistrement revisite de grands chants du répertoire corse, faisant affleurer émotions et souvenirs enfouis. Paru en 2005, Ti Ricordi offre au public un patrimoine revisité à travers la sensibilité singulière de l’artiste. Entourée d’André Jaume et de Jean-Etienne Langianni, directeur artistique et guitariste du projet, Jacky Micaelli compose un ensemble d’une grande richesse émotionnelle, véritable retour aux sources et voyage dans le temps. Cet album du souvenir illustre pleinement sa volonté de transmettre l’héritage des anciens aux nouvelles générations, en renouvelant l’interprétation tout en respectant l’esprit originel des chants.
En juin 2006, Jacky Micaelli participe à l’émission Latitude 42, présentée par Michèle Don-Ignazi. Dans ce rendez-vous culturel dédié aux voix et aux musiques de Méditerranée, elle partage la scène avec plusieurs artistes de talent et offre au public des interprétations d’une intensité remarquable. Elle y chante notamment Quellu affissu zifratu, adaptation en langue corse par Jacques Fusina du poème L’Affiche rouge de Louis Aragon, mis en musique par Léo Ferré.
Accompagnée avec une grande finesse par Jean-Étienne Langianni à la guitare et André Jaume au saxophone, sa voix habitée et intensément expressive confère à ce chant une profondeur émotionnelle saisissante.
Au cours de l’émission, Jacky Micaelli interprète également Malcunciliu (Jean-Claude Rogliano / Jean-Paul Poletti) aux côtés du regretté Dumé Gallet, dans une complicité empreinte de douceur et de gravité, toujours accompagnée par Jean-Etienne Langianni. Elle s’unit ensuite au groupe mythique Canta u Populu Corsu et au chanteur et compositeur espagnol Paco Ibáñez pour interpréter A Galuppà, adaptation d’un poème de Rafael Alberti. L’émission s’achève sur un final collectif autour du chant Companero, moment de fraternité et de partage.
En 2008, Jacky Micaelli prend part au spectacle musical La Révolution Corse, conçu par Magà Ettori et joué à l’occasion du bicentenaire de la mort de Pasquale Paoli, figure majeure de l’histoire et héros de l’indépendance corse. À travers cette création mêlant musique, chant et mémoire historique, elle prête sa voix à un récit fondateur de l’identité insulaire. Son engagement trouve une expression particulièrement forte dans un chant a cappella qu’elle a elle-même écrit en hommage à Pasquale Paoli. Dépouillée de tout accompagnement, portée par la seule voix, cette œuvre donne à entendre une parole libre, intime et profondément politique au sens noble du terme. Jacky Micaelli y inscrit sa voix dans la continuité d’une tradition où chanter revient à transmettre, affirmer et résister. Cet enregistrement témoigne de la manière dont son art reliait indissociablement création personnelle, mémoire collective et engagement pour l’histoire et les valeurs du peuple corse.
En 2012, elle chante avec U Ponticellu, pour l’inauguration de la chapelle Sainte Dévote de Monaco, devant le Prince Albert II, en présence de membres du corps diplomatique et d'artistes de toute l'Europe, et participe aussi, à I Fochi Paoli à Morosaglia, en hommage à Pasquale Paoli.
En 2013 encontre avec le groupe italien « Les Anarchistes », musiciens talentueux alliant la polyphonie corse au free jazz et au rock. Ensemble, ils intègrent le projet européen « Sonate di Mare » qui se poursuivra en 2014.


Enseignement et transmission
Consciente de la fragilité du patrimoine oral et de l’urgence de le préserver, Jacky Micaelli a très tôt fait de la transmission une priorité, indissociable de son engagement artistique. Pour elle, le chant polyphonique ne pouvait se réduire à une pratique scénique ou patrimoniale : il devait rester vivant, partagé, incarné par de nouvelles voix. À partir des années 2000, parallèlement à sa carrière, elle s’investit de plus en plus dans l’enseignement du chant polyphonique corse, avec une approche à la fois exigeante et profondément humaine.
Dès 2004, elle anime régulièrement des stages de polyphonies corses, aux côtés de son fidèle complice Jean-Etienne Langianni, avec l’aide de Nadine Cesari. Ces stages, organisés en Corse et au-delà, deviennent de véritables lieux de rencontre, d’apprentissage et de partage, où se croisent chanteurs confirmés et novices, insulaires et continentaux, tous réunis par le désir de comprendre et de ressentir le chant de l’intérieur.
Pédagogue généreuse et attentive, Jacky Micaelli ne se contente pas de transmettre une technique vocale. Elle enseigne avant tout une posture : celle de l’écoute de l’autre, de l’accord au collectif, du respect du silence et de la place de chacun. Elle insiste sur l’humilité, la justesse et la sincérité comme fondements essentiels de l’interprétation polyphonique. Pour elle, chanter juste ne signifiait pas seulement chanter sans faute, mais chanter vrai, en conscience de la mémoire portée par chaque voix.
Dans ces espaces de transmission, Jacky accompagne les chanteurs avec patience et bienveillance, les invitant à trouver leur propre voix tout en s’inscrivant dans l’harmonie du groupe. Son enseignement repose sur l’expérience vécue, l’exemple donné et la relation humaine, faisant de chaque stage un temps fort, souvent marquant pour celles et ceux qui y participent.
"Ce que j'essaie d'apprendre, ce n'est pas à chanter, mais le plaisir de chanter, de partager, de communier. C'est une thérapie de bonheur ! Jacky Micaelli
Toujours animée par le désir d’approfondir et de transmettre le chant polyphonique, Jacky Micaelli participe à la création du groupe U Ponticellu, conçu comme un véritable espace de passage entre les générations. Avec cet ensemble, elle enregistre notamment l’album Stella Matutina, œuvre profondément spirituelle consacrée aux chants marials selon la tradition ancestrale corse. Pensé comme un temps de recueillement autant que comme une création musicale, cet album s’inscrit dans une démarche de prière chantée, où la voix devient offrande, élévation et lien entre les êtres.
Fruit d’une collaboration étroite entre Jacky Micaelli et Jean-Etienne Langianni, Stella Matutina révèle une approche du sacré à la fois exigeante et profondément habitée. Jacky y interprète notamment une « messe brève », entourée d’anciens stagiaires qu’elle a accompagnés et formés au fil des années. Par ce choix, elle inscrit la transmission au cœur même de l’œuvre : les voix qu’elle a fait grandir deviennent partie intégrante du chant, dans un esprit de filiation, de confiance et de continuité.
Cette création donne lieu à une tournée en Castagniccia, à une participation au festival de Lörrach en 2008, puis à un enregistrement en 2009 au couvent de Corbara, lieu de silence, de résonance et de spiritualité, intimement lié à son parcours.
Avec U Ponticellu, Jacky Micaelli occupe naturellement une place de guide et de passeuse. Par sa présence attentive, son écoute et son exigence bienveillante, elle accompagne chaque voix, transmettant bien plus qu’une technique : une manière d’habiter le chant, de s’accorder aux autres et de servir le collectif.
U Ponticellu se produit en Corse, sur le continent et en Europe, témoignant de l’universalité du chant corse et de sa capacité à toucher au-delà des mots.
De cette dynamique d’échanges et de rencontres naît en 2013 l’album Corsi’Tania, fruit du dialogue entre chants corses et chants occitans, symbole musical de l’union entre cultures et prolongement naturel de l’engagement de Jacky Micaelli pour un patrimoine vivant, transmis de voix en voix, de cœur à cœur.
Jusqu’à son dernier été, Jacky Micaelli a encadré ces stages avec passion, faisant de la transmission une véritable raison d’être. À ses côtés, sa fille Sylvia Micaelli a grandi dans le chant, au plus près de la voix maternelle, baignant dès l’enfance dans cet univers où la musique se transmet autant par l’écoute que par la présence. Très tôt, elle partage la scène et le travail vocal avec sa mère, notamment au sein du groupe U Ponticellu, et l’accompagne lors des stages de polyphonies corses, apportant un soutien précieux dans l’apprentissage des voix de tierce.
Au fil des années, un dialogue subtil s’installe entre elles : une relation de confiance, de complicité artistique et de transmission silencieuse, où le geste se fait héritage et la voix, passage.

Disparition et hommages
Le 16 septembre 2017, Jacky Micaelli s’éteint à l’âge de 62 ans, suscitant une vive émotion en Corse et parmi les amoureux du chant à travers le monde. Ses obsèques, célébrées en la cathédrale Sainte-Marie de Bastia, donnent lieu à un moment rare : les grandes voix de l’île se réunissent pour chanter lors de la cérémonie, et à l’issue de la messe, l’assistance accompagne la sortie du cercueil par de chaleureux applaudissements, rendant un ultime hommage à l’artiste.
Sur le cahier de condoléances, une main a repris l'hommage de Jean-Louis Trintignant à sa fille Marie " Je suis très triste de l'avoir perdu mais heureux de l'avoir connu".
Le journal Le Monde a titré « Mort de la chanteuse Jacky Micaelli, Pionnière féminine des polyphonies corses ». Gilles Simeoni, alors président du Conseil exécutif de Corse, a écrit sur le réseau Twitter : « S'hè spenta Jacky Micaelli. A pienghjenu i soii è i so amichi. Ci mancaranu a so voce è a so presenza. » et Jean-Guy Talamoni, alors président de l'Assemblée de Corse, s’y est exprimé en ces mots : « Voce di a terra è di u sole, Jacky Micaelli empie i nostri cori è u nostru celu. Pensu à i soii. ». Corse Net Infos a titré : « La chanson corse orpheline de Jacky Micaelli ». France 3 Corse Via Stella a annoncé : « Jacky Micaelli, la voix de l'âme corse, s'est éteinte ».
Corse-Matin lui a rendu hommage en ces mots : « La voix si belle et au timbre si particulier de Jacky Micaelli s'est éteinte. La Corse perd, avec elle, l'une de ses chanteuses les plus authentiques. Cette artiste, à la fois talentueuse et humble, emblématique du patrimoine du chant corse, s'en est allée [...] ».
Ces hommages témoignent de l'importance de Jacky Micaelli dans le paysage culturel corse.
En 2018, l’Académie Charles Cros décerne à Jacky Micaelli un Coup de cœur Musiques du Monde (In Memoriam), récompense honorifique posthume qui souligne la trace indélébile qu’elle laisse dans le paysage musical. Cet hommage institutionnel rejoint ceux du public et des artistes pour reconnaître l’importance de son œuvre.
Après le décès de Jacky, Sylvia choisit de prolonger ce chemin en créant en 2018 l’association L’Arcu di Sperenza, du nom du premier succès de sa mère. À travers cette structure, elle fait vivre le répertoire transmis, anime des ateliers de chant et poursuit l’œuvre maternelle avec fidélité et sensibilité. La relation mère-fille prend ici toute sa profondeur : un passage de témoin artistique et culturel, empreint d’amour, de mémoire et de continuité, qui illustre avec force comment une tradition se préserve et se renouvelle de génération en génération.
Je devais et je pouvais acter la promesse faite à ma mère quelques mois auparavant : reprendre le flambeau !

Héritage d’une voix éternelle
La disparition de Jacky Micaelli a laissé un grand vide, mais son héritage musical et spirituel demeure bien vivant. À travers les enregistrements qu’elle nous a légués – de ses premiers 45 tours confidentiels jusqu’aux albums majeurs comme Corsica Sacra – sa voix continue de résonner, puissante et sincère. Son parcours illustre la force d’une passion enracinée dans le terroir corse et pourtant universelle dans son langage émotionnel.
Figure emblématique et pourtant d’une grande humilité, Jacky a ouvert la voie aux générations futures, en particulier aux femmes, dans le domaine du chant polyphonique. Sa vie dédiée au chant, son ouverture aux autres cultures, et son engagement dans la transmission font d’elle un symbole du patrimoine culturel corse.
En rendant hommage à Jacky Micaelli, c’est toute la Corse qui célèbre une voix unique et une passeuse de mémoire. Son souvenir demeure dans le cœur de ceux qui l’ont connue ou écoutée, et dans chaque note de chant traditionnel qui s’élève aujourd’hui sur l’île.
Plus qu’un héritage, Jacky Micaelli nous a laissé une inspiration : celle de faire vivre la tradition en la partageant et en la faisant évoluer, pour que jamais ne se taise la polyphonie des âmes corses.















Je comprends votre peine et l'oubli dans ce livre semble incroyable...
Mais nous tous, on ne peut pas oublier une telle femme !
Merci pour cet article