top of page

Une histoire du chant corse qui ne parlerait pas de Jacky Micaelli

Dernière mise à jour : 24 janv.

Jacky Micaelli, chanteuse corse célèbre



Témoignage par Gilbert Micaelli (époux), Sylvia Micaelli (fille) et Pascal Micaelli (fils)  

Le 21 janvier 2026 

 

C’est avec émotion et incompréhension que nous avons découvert l’absence de Jacky Micaelli, grande voix du chant corse, dans le livre Una storia di u cantu corsu, paru récemment. 

Cet oubli questionne la mémoire collective et la place des femmes dans l'histoire musicale insulaire. 

 

Sa famille, ses proches, celles et ceux qui ont été touchés par sa voix ont accueilli cette absence avec interrogation. 

Le nombre d'artistes est l’une des grandes richesses de notre île. Heureusement, des émissions culturelles et initiatives personnelles nous font connaître ou redécouvrir ces voix. Elles nous offrent le plaisir de les entendre. C’est un travail dans lequel s’est aussi investi Marc’Andria Castellani, à travers ses émissions radio Un ghjornu, una canzona (1), qui présentent l’histoire de titres et d’artistes insulaires. Plus récemment, son livre Un ghjornu, una canzona – Una storia di u cantu corsu (2), retrace plus d'un siècle de chant corse à travers les époques et les titres qui l’ont marqué. 

 

Hélas, une ombre importante se révèle à la lecture de cette histoire du chant corse. Une grande chanteuse insulaire apparaît « oubliée ».  La voix de Jacky Micaelli, ainsi que celles du groupe Donnisulana — pourtant premier groupe féminin de polyphonies corses — semblent avoir été passées sous silence. Comme toute histoire, celle du chant corse se dessine à partir de ce que l’on veut bien écouter et de ce que l’on veut bien en dire. Il faut bien choisir celles et ceux dont on souhaite parler pour leur contribution au chant corse. Il est essentiel de reconnaître les personnes qui ont transmis, précisé et recréé ces gestes séculaires pour les générations suivantes. Aussi, comme le dit l’auteur de cette histoire, « il faut consigner les choses, et le faire par écrit. Laisser une mémoire, c'est important ». 

 

Nous avons contacté l’auteur par messagerie. Il nous a répondu : « Salute, alors il y a une mise en garde dès la première page, c'est possible qu'il y ait des oublis et que des gens se sentent omis de l'ouvrage, c'était effectivement le risque de cette œuvre qui ne prétend pas à l'exhaustivité. Il est quand même possible que Jacky Micaelli ait été au moins citée, sauf erreur de ma part. Pe u restu si sbaglia ancu u prete à l'altare. Amicizie. (3)» 

Il est difficile de comprendre que, malgré plus de 600 épisodes accessibles en ligne de l’émission Un ghjornu, una canzona et plus de 400 pages du livre Un ghjornu, una canzona – Una storia di u cantu corsu, pas une seule ligne ne soit consacrée à une telle figure du chant insulaire. 

 

Jacky Micaelli s’est distinguée par la puissance singulière de sa voix et par l’intensité émotionnelle de ses interprétations. Elle a marqué ses contemporains autant que l'histoire du chant corse. Nous reprendrons quelques évènements principaux de sa carrière, laissant aux spécialistes d’histoire et de musicologie qui le souhaiteraient, le soin d’approfondir sa contribution au chant corse. 

 

Une vie dédiée au chant 

 

Jacky Micaelli est née à Bastia, dans le quartier Saint-Joseph, le 28 décembre 1954, déclarée à l'état civil le 5 janvier 1955, sous le nom de Jacqueline Françoise Graziani. Elle aimait à dire qu’elle chantait avant de parler, bercée depuis toute petite par les chants d’après-guerre. Adolescente, elle participait déjà aux veillées chez Vincent Orsini. Elle y fit la connaissance du poète et compositeur Bartolomeu Dolovici. Épouse et mère de deux enfants, agricultrice, elle prend la charge d’une exploitation, aux débuts du Riacquistu, mouvement corse de réappropriation culturelle depuis les années 1970. À une époque où la transmission de la polyphonie restait difficilement accessible aux femmes, elle rejoint la nouvelle école de chant au conservatoire du théâtre de Bastia, fondée par Jean-Paul Poletti, figure majeure de ce retour aux racines. 

Elle a commencé par cultiver les champs avant de (se) cultiver par le chant. 

 

En 1986, Jacky Micaelli remporte le prix du concours de chant de Radio France, ce qui lui permet d’enregistrer son premier 45 tours, L’arcu di sperenza. Elle a été soutenue par des personnalités telles que Michel Codaccioni, Antoine Maestracci, Jacques Gregori et Daniel Pariggi. En 1988, elle représente la Corse en faisant partie des Découvertes du Printemps de Bourges et elle remporte le prix des auditeurs Radio France au Trophée Radio France de la Jeune chanson française à Périgueux. Elle participe aux soirées de la Casa Musicale, au Festivoce et d’autres projets avec A Cumpagnia à Pigna. Ce lieu rassemble des personnes qui ont contribué à préserver et enrichir notre patrimoine musical insulaire, parmi lesquelles Nicole et Toni Casalonga, Antoine Massoni et Nando Acquaviva, qui l’initia à la cetera (4). Elle s’inspire et se nourrit aussi de celles qui l’ont précédée comme Anna Rocchi et Maria Léandri, auprès de qui elle a recueilli des chants sacrés de Propriano, dont le Perdono mio Dio et le Miseremini mei.  

Au-delà des représentations dans de nombreuses villes et villages corses, son talent se confirme par son interprétation de l'oratorio de Perti, Gesù al sepolcro. Elle se produit dans des lieux mythiques tels que La Fenice (Venise, 1988), la basilique Notre-Dame de Lourdes (1989), la Scala (Milan, 1990), le Festival de La Chaise-Dieu (1992), ainsi qu’à Bologne et Amsterdam. 

 

Une des premières femmes de la polyphonie corse 

 

En 1989, Mighele Raffaelli réunit plusieurs voix féminines pour interpréter l’œuvre de Iannis Xenakis A Hélène, jouée notamment à l’Opéra Bastille et au Festival de Lille. Dans cet élan, elles formeront Donnisulana, premier groupe féminin de polyphonies corses. En 1992, elles enregistrent le disque Per Agata, en hommage à Agathe Luciani, leur amie disparue. S’ensuivra une tournée internationale qui les conduira des États-Unis au Japon et dans toute l’Europe. Elles feront l’Olympia le 30 avril 1993. 

 

Pour revenir à l’année 1989, Jacky Micaelli enregistre son second 45 tours Eccu a vita, joue et chante dans la première comédie musicale corse, A Pruvatoghja de Mighele Raffaelli.  

En 1991, elle crée et présente Matria, cantate corse sur la condition féminine, au Festival du Film et des cultures méditerranéennes de Bastia. Sa voix résonne dans les rues d’Ajaccio, pour le cinquième centenaire de la ville (1992), où elle chante dans A Madunnuccia, avec le groupe de polyphonies traditionnelles A Cumpagnia et 400 confrères. La chanteuse corse fait les premières parties de Jacques Higelin, sur la scène du Grand Rex et du Cirque d’Hiver (1992), qui la convie à partager le titre Adolescent sur son album Aux héros de la voltige (1994).  

En 1996, Jacky Micaelli chante et joue dans A Pesta, adaptation corse de La Peste d’Albert Camus, mise en scène et adaptée par Jean-Pierre Lanfranchi. 

Elle sort son premier album de polyphonies corses sacrées, Corsica Sacra, où elle est accompagnée de Marie-Ange Geronimi et Jean-Etienne Langianni. L’album reçoit le Grand Prix du disque de l'Académie Charles Cros (1997), le Choc du Monde de la Musique et le Diapason d'or. Nous pouvons y entendre sa remarquable interprétation du Lamentu à Ghjesù et du Dio vi salvi Régina

 

Un rayonnement culturel de la Corse 

 

En 1999, cette voix de la Corse prend part aux célébrations du 26e centenaire de Marseille. En 2000, elle rejoint Kazumi Watanabé, célèbre guitariste de Jazz, pour une tournée au Japon. Cette année-là, elle contribue à l’album Les Chants de la liberté avec Antoine Ciosi, où elle chante Quellu affissu zifratu, chanson de Léo Ferré d’après le poème d’Aragon L’affiche Rouge, adapté en langue corse par Jacques Fusina. Cette même année, elle chante dans Cantata Corsica de Jean-Paul Poletti, cantate par laquelle il deviendra membre d’honneur du Royal College of Music de Londres. Elle fera des tournées internationales avec le groupe Tavagna. 

 

Elle enregistre A Mor'esca (2001), dans lequel elle offre un voyage dans le bassin méditerranéen, rythmé de blues, sans se départir de son âme corse ; puis en 2003 sort Fiamma, recueil de chants sacrés, fruit d'une belle amitié avec Simone Vivarelli, Marie Langianni et Jean-Etienne Langianni. Elle nous offre un retour aux sources avec sa réinterprétation de grands titres du répertoire corse dans son double album Ti Ricordi (2005). En 2008, elle intervient dans le spectacle musical La Révolution Corse de Magà Ettori, à l’occasion du bicentenaire de la mort de Pasquale Paoli. A partir de 2004, Jacky Micaelli et Jean-Etienne Langianni, animent ensemble des stages de polyphonies corses, avec l’aide de Nadine Cesari. Avec le groupe U Ponticellu, elle enregistre Stella Matutina et tourne son répertoire en Corse, sur le continent et en Europe. Ces échanges amèneront au disque Corsi'Tania (2013), rencontre de chants corses et occitans. En 2012, elle chante avec U Ponticellu, pour l’inauguration de la chapelle Sainte-Dévote de Monaco, devant le Prince Albert II, en présence de membres du corps diplomatique et d'artistes de toute l'Europe, et participe aussi, à I Fochi Paoli à Morosaglia, en hommage à Pasquale Paoli.  

 

Notre héritage est précieux et fragile. Il a déjà failli disparaître. Pour Jacky Micaelli, cette transmission était une raison d'être. Elle a animé des stages de polyphonies corses jusqu'à son dernier été. Plusieurs personnes continuent cette chaîne, dont sa fille Sylvia Micaelli qui a pris part à l'aventure d'U Ponticellu et a poursuivi cette transmission avec l'association L'Arcu di Sperenza. D’autres personnes proposeront son répertoire au centre d'art polyphonique de Lama.

Rare personnalité de l’île inscrite au Who’s who, un dictionnaire biographique répertoriant des personnalités marquantes, elle a œuvré au soutien de la langue à travers la promotion d’un chant traditionnel ouvert sur le monde, toujours vivant.  

 

Qu'entendre de cet oubli ? 

 

Son décès, le 16 septembre 2017, a suscité une vague d'émotion. Sa messe d’obsèques, à la cathédrale Sainte-Marie de Bastia, a été chantée par de grandes voix de l’île. Dans un geste à la fois rare et respectueux, l’assistance a salué l’artiste par de chaleureux applaudissements. Le journal Le Monde a titré « Mort de la chanteuse Jacky Micaelli, pionnière féminine des polyphonies corses ». L’Académie Charles Cros lui décernera un second prix, In Memoriam dans la sélection Musiques du monde 2018. Gilles Simeoni, alors président du Conseil exécutif de Corse, a écrit sur le réseau Twitter : « S'hè spenta Jacky Micaelli. A pienghjenu i soii è i so amichi. Ci mancaranu a so voce è a so presenza (5). » et Jean-Guy Talamoni, alors président de l'Assemblée de Corse, s’y est exprimé en ces mots : « Voce di a terra è di u sole, Jacky Micaelli empie i nostri cori è u nostru celu. Pensu à i soii. (6) ». Corse Net Infos a titré : « La chanson corse orpheline de Jacky Micaelli ». France 3 Corse Via Stella a annoncé : « Jacky Micaelli, la voix de l'âme corse, s'est éteinte ».  

Corse-Matin lui a rendu hommage en ces mots :  

« La voix si belle et au timbre si particulier de Jacky Micaelli s'est éteinte. La Corse perd, avec elle, l'une de ses chanteuses les plus authentiques. Cette artiste, à la fois talentueuse et humble, emblématique du patrimoine du chant corse, s'en est allée [...] ». 

 

Ces hommages témoignent de l'importance de Jacky Micaelli, comme tant d’autres femmes, dans le paysage culturel insulaire. Son absence de l'ouvrage questionne d'autant plus.  

C'est pourquoi nous souhaitons, par ce texte, honorer sa mémoire et rappeler son apport aux Corses et au chant corse.  








1 Un jour, une chanson 

2 Un jour, une chanson – Une histoire du chant corse 

3 « Pour le reste, même le prêtre se trompe à l’autel (l’erreur est humaine). Amitiés » 

4 Instrument de musique variante insulaire du cistre.

5 « Jacky Micaelli s’est éteinte. Les siens et ses amis la pleurent. Sa voix et sa présence nous manqueront. » 

6 « Voix de la terre et du soleil, Jacky Micaelli emplit nos cœurs et notre ciel. Je pense aux siens. » 



À celles et ceux que la voix de Jacky Micaelli a touchés, nous vous invitons à déposer ici un souvenir, un témoignage, une émotion.

En partageant ce communiqué, vous participez à la continuité d’une voix qui traverse le temps et les générations.

 


2 commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note
eterradossi jean-baptiste
26 janv.
Noté 5 étoiles sur 5.

comment oublier l'une des plus belle voix du monde😇

J'aime

Simone Vivarelli
22 janv.
Noté 5 étoiles sur 5.

Un très grand merci à la famille de Jacky Micaelli de rappeler par ce communiqué son apport inestimable au chant Corse qu'elle a fait connaître au-delà de notre île dans le monde entier !

Nul ne pouvait rester indifférent à la forte personnalité de Jacky ,à son rire,à son humour, à ses batailles et quand sa voix s'élevait, puissante , unique , incandescente , l'émotion suscititée nous boulerversait et nous bouleversera tant que nous continuerons à l'écouter et à la faire exister ! A jamais dans nos cœurs et dans nos âmes ❤️❤️❤️


J'aime
bottom of page